« Les clusters, c’est pas pour les filles ! »

Lison Autin est professeure de piano aux conservatoires de Saint-Denis et Bondy. Partant d’une situation précise vécue lors d’un cours collectif, elle initie dans cet article une réflexion autour de la parité dans l’enseignement du piano et cherche à questionner les stéréotypes de genre qui, élèves comme professeurs, nous habitent de façon bien souvent inconsciente…

Une des forces de la pédagogie de groupe est, à mon sens, la mise en oeuvre simultanée de plusieurs apprentissages : l’enseignement du piano permet à l’élève de développer, dans le domaine de la pratique musicale, un véritable savoir-faire, et le fait de se consacrer à cette activité dans le cadre du cours collectif nous emmène rapidement, en tant que pédagogues, sur le terrain du savoir-être.

En effet, pour s’entendre (dans tous les sens du terme !) les enseignant·e·s et les élèves doivent établir ensemble des règles de communication, de conduite et d’écoute. C’est une manière de “faire société” et c’est déjà ainsi que le sociologue Emile Durkheim décrivait l’école1 :
“Une classe, en effet, est une petite société, et il ne faut pas la conduire comme si elle n’était qu’une simple agglomération de sujets indépendants les uns des autres.”
Il inclut dans cette description les enseignant·e·s qui vont, consciemment ou non, exprimer les attentes et reproduire les schémas de la société au sein de laquelle ils et elles se sont construit·e·s.

C’est à travers ce qui pourrait être une simple anecdote d’enseignante que je souhaiterais maintenant illustrer cette thèse, pour montrer ce qui est à l’œuvre quand nous, pédagogues, reproduisons certaines représentations stéréotypées ou quand elles guident (souvent inconsciemment) nos réactions.

Improvisation mixte

Trois élèves, à peu près du même âge, ont cours ensemble toutes les semaines avec moi. Ce groupe (que j’anonymise pour cet article) est constitué de deux garçons, Karim et Léo, et une fille Clara (Karim et Clara ont débuté ensemble la même année). Ces deux dernier·e·s cochent toutes les cases de ce que Julie Pagis, chercheuse en sociologie et spécialiste de la socialisation enfantine, nomme “les attentes genrées” : Clara est une fille scolaire et appliquée, elle parle doucement et ses gestes sont mesurés (ses cheveux blonds et bien peignés ne gâchent rien à cette image d’Epinal !). Karim est un garçon toujours en mouvement : il prend de l’espace dans la salle de cours, tant au niveau sonore – au piano comme à l’oral – que physique, car il fait de grands gestes et s’exprime spontanément. L’écoute de l’autre est une qualité qu’il est en train de développer grâce au cours collectif.

Ce qu’on pourrait considérer de prime abord comme des “traits de caractère” chez Clara et Karim, rejoignent en tous point les dispositions genrées qui sont attendues et valorisées chez les filles et les garçons : des activités qui mettent en avant la compétition et la stimulation sur le plan moteur pour les garçons, et des activités qui valorisent le calme, la patience et l’esthétique pour les filles. C’est ce qu’ont observé les sociologues Julie Pagis, Abigail Bourguignon, Kevin Diter, Holly Hargis, Wilfried Lignier, Hélène Oehmichen et Julien Vitores dans une travail collectif récent sur la question de la socialisation adelphique, leur permettant de démontrer l’existence d’une socialisation de genre chez les enfants (de 0 à 2 ans).

Ayant été moi-même éduquée dans cette société, traversée par un ensemble de normes qui définissent et régissent ce que sont les femmes et les hommes, j’ai de facto été façonnée par une réalité sociale dont j’ai intégré les constructions, même si ma position de femme et surtout mon rôle de pédagogue m’engagent à la questionner de plus en plus.

C’est pourquoi, pour en revenir à la situation de cours que je décrivais, je n’ai dans un premier temps pas été étonnée de la tournure des évènements…
Ayant proposé un moment d’improvisation libre (non-idiomatique), j’écoute nos trois camarades Clara, Léo et Karim jouer : c’est un grand crescendo qui se dessine, Léo commence piano avec une mélodie affirmée dans les mediums, Clara le rejoint piano en ponctuant par quelques notes dans les aigus, puis le dialogue est de plus en plus fourni, jusqu’à un point de climax où Karim décide de faire des clusters dans les graves avec la paume des mains (rapidement rejoint par Léo évidemment !).
Une fois l’improvisation terminée, chaque élève partage son ressenti avec le groupe : cette improvisation a plu à Karim et Léo., qui se sont beaucoup amusés avec les clusters, mais Clara émet des réserves, son avis global est plutôt négatif. Je lui demande de préciser sa pensée, en donnant des éléments musicaux concrets, et elle finit par s’exclamer (dans la limite de ce que son éducation genrée lui permet, bien sûr…) : “Les gros paquets de notes écrasées dans les graves, je trouve ça moche !”

Jouer pour dépasser les stéréotypes

Je ne suis, au départ, pas étonnée de cette réflexion de la part de Clara : considérant que c’est une petite fille douce et appliquée, je me dis que le niveau sonore des clusters dans les graves a dû la choquer, que ce mode de jeu ne correspond effectivement pas à son tempérament.

Souhaitant tout de même lui faire découvrir ce que sont des clusters, comment s’amuser avec ce “gros paquet de notes écrasées”, je leur montre à tous les trois l’étendue des possibilités : clusters dans les graves, mediums, aigus, avec ou sans pédales, avec la paume de la main ou tout l’avant-bras (ô joie !).
Je leur propose ensuite d’improviser uniquement sur ce mode de jeu et j’observe, au fur et à mesure de cette deuxième improvisation collective, que Clara s’affirme de plus en plus : elle joue d’abord doucement dans les aigus, se dirige vers les graves, s’amuse à répondre à ses camarades, engage tout le corps dans le clavier pour jouer de plus en plus fort…
Lors du temps d’échange qui suit, elle a complètement changé d’avis et affirme : “Finalement, moi aussi j’aime bien faire du bruit !”.

Cette petite phrase peut paraître anecdotique, mais révèle à la réflexion beaucoup de choses : Clara se rend compte qu’elle aussi, comme Karim et Léo, peut engager son corps dans une activité qui prend de la place, tant sur le clavier que dans l’espace sonore. Pour elle c’est encore du “bruit” (là où Léo et Karim ont plutôt qualifié ça de “groupe de sons”) parce qu’elle n’est pas habituée à produire ce type de matière sonore, et encore moins dans des nuances forte. Elle se rend compte que ça lui plaît, sa réaction première de rejet n’était donc pas liée à ses goûts musicaux et encore moins à son “tempérament”.
Ainsi ma première pensée, face à sa réaction négative, était biaisée par un stéréotype de genre, que j’ai attribué à cette élève en raison de la manière dont elle se présente en cours.
C’est ce point de vigilance que je trouve intéressant à explorer, en tant que pédagogue. En effet, comme l’explique la sociologue Marie Duru-Bellat2 au sujet des “matières supposées convenir inégalement aux élèves des deux sexes” : “Ces attentes différenciées des enseignants et des enseignantes concernant les compétences académiques présumées des garçons et des filles influent donc sur leur sentiment de compétence et sur leurs performances, ce qui confirme que les stéréotypes ne sont pas des représentations anodines mais créent de vraies inégalités”.

Vers un enseignement réellement mixte

Il est à mon sens passionnant de se questionner sur les schémas qui nourrissent nos représentations et comportements, même les plus intimes et anodins, afin de prendre conscience de ce que nous mettons en œuvre lorsque nous nous adressons à un groupe d’élèves. Cette réflexion, “est-ce que mes attentes sont paritaires ?”, peut être menée à l’échelle du groupe pour un cours collectif, ou à l’échelle de la classe entière – notamment dans le cadre de cours individuels.

De nouvelles perspectives pédagogiques peuvent naître de cette introspection : quelle attention portons-nous à la distribution du temps de parole pendant le cours ? Est-ce égalitaire ? Pour citer à nouveau Marie Duru-Bellat “Les garçons sont davantage encouragés à l’autonomie, vers l’exploration, et dotés d’un plus fort sentiment d’efficacité personnelle, mais ils seront moins bien préparés à gérer leurs émotions, du moins sur la base du langage. Les filles apprennent le souci du relationnel, voire un altruisme nécessaire (…). A l’école, (elles) sont habituées à rester calmement avec les adultes supporteront plus facilement les obligations du “métier d’élève”.” Sachant cela, une nouvelle distribution de la parole peut émerger : développer le vocabulaire des émotions chez un élève garçon en manque de mots, car la musique s’y prête tout particulièrement, ou chercher à encourager l’indépendance et l’attention à soi-même chez une élève fille qui a pour habitude de prendre en charge les autres élèves du groupe (en se pliant par exemple aux envies du groupe pour contenter ses camarades, en n’exprimant que rarement ses préférences…)

Enfin, j’ajouterais qu’en tant qu’enseignant·e·s artistiques, il nous faut également nous poser la question de la représentation : quels modèles proposons-nous à nos élèves ? A quelles figures peuvent-ils et elles s’identifier ? Le répertoire étudié dans les conservatoires, la musique (dite classique) occidentale jouée en concert et enregistrée, ainsi que les figures de ce monde artistique ont été et sont encore majoritairement masculines et blanches. De grands changements se sont heureusement opérés ces dernières années (ce qui n’est pas encore trop compliqué, considérant que la proportion de représentations féminines et/ou non-blanches concernant les compositrices, cheffes d’orchestres etc à longtemps été quasi nulle) et c’est à nous de montrer ce chemin aux générations futures !

C’est la magnifique tâche qui nous incombe, je concluerais donc avec les mots d’Emile Durkheim : “Nous n’avons donc rien d’autre à faire qu’à faire pour le mieux, qu’à rassembler le plus de faits instructifs qu’il nous est possible, qu’à les interpréter avec le plus de méthode que nous pouvons y mettre, afin de réduire au minimum les chances d’erreur. Tel est le rôle du pédagogue.”

Lison Autin

Professeure de piano aux conservatoires de Bondy et Saint-Denis

lison.autin@gmail.com

1Education et sociologie, Emile Durkheim, 1922. P.30 de l’édition numérique par Jean-Marie Tremblay, collection “Les classiques des sciences sociales”.

2“La tyrannie du genre”, Marie Duru-Bellat, éditions Presses de Sciences Po., 2017

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