L’importance du collectif dans les différents domaines d’un conservatoire

Directeur du conservatoire de Saint-Denis, Damien Charron revient sur les enseignements des récents confinements, et la mise au jour de l’importance du collectif.

C’est le second confinement qui m’a fait prendre conscience des difficultés d’une réelle pratique collective de la musique à distance. Lors du premier confinement étaient apparus surtout les avantages des outils numériques associés aux réseaux sociaux. Mais une fois la première surprise passée, les enseignants se sont aperçus de l’impossibilité technique de synchroniser « en temps réel » le jeu musical du professeur et de son élève. Ce « défaut » qui ne porte pas à conséquence dans une visioconférence reste rédhibitoire pour une pratique musicale collective : le résultat sonore devient informe, incontrôlable.

Du point de vue de la direction, la gestion d’un établissement public repose sur un traitement des « masses », c’est-à-dire la prise en compte d’objectifs généraux appliqués à tous les domaines (humain, matériel…) et implique que les cas particuliers soient traités à la marge. Superviser les études artistiques de centaines d’élèves à la lumière des cadres réglementaires, des orientations des élus, et des enjeux de nos professions, telle apparait la « stratégie » du conservatoire. Cependant, dans le travail quotidien surgissent de nombreux problèmes particuliers à résoudre, touchant un enseignant, un élève ou un parent d’élève.

Faire fructifier les différences

La démarche pédagogique portée actuellement par de nombreux enseignants me semble être à l’inverse une somme de cas particuliers qui s’inscrivent progressivement dans une globalité. Chaque élève développe un apprentissage et une pratique spécifiques, résultant à la fois de sa personnalité, de son contexte et de son projet personnel. L’enseignant adapte constamment sa démarche pédagogique aux réactions, aux demandes et au profil de l’élève, allant chercher dans sa « boite à outils » ce qui convient le mieux à cette personne précise, à un moment précis, dans un lieu précis. Il s’agit moins de faire entrer l’élève dans un « moule » préétabli que de constituer une « classe » avec des objectifs communs et partagés. Peut-être pourrait-on, un peu artificiellement, décrire l’opposition apparente de ces deux démarches (gestion et pédagogie) par l’articulation entre les principes d’analyse et de synthèse.

Mais alors, quelle est la place du collectif dans la pédagogie ? Si chaque individu réclame une attention particulière, la forme la plus accomplie de l’enseignement musical ne serait-elle pas le cours individuel, avec sa relation interpersonnelle ?

En fait, c’est la situation actuelle, une fois encore, qui me fait réagir. Certes, la relation interpersonnelle est incontournable et la figure du « maître » semble récurrente dans l’histoire de l’enseignement. Mais c’est oublier un versant de la relation, que le confinement aussi a mis en évidence : l’importance de l’autre, des autres. Nous vivons en société et une partie de nos comportements, agissements et pensées sont façonnés par cette donnée incontournable. La société est un ensemble de cercles plus ou moins concentriques ou excentriques, dont nous occupons chacun à tour de rôle le centre et les bords…

Reprendre cette image de la société et des réseaux reliant ses membres peut inciter les enseignants à constituer des groupes en associant les personnalités des élèves dans leur diversité, pour faire fructifier leurs différences : par exemple, une différence culturelle se traduisant sur le plan des répertoires écoutés à la maison se révèle l’occasion d’un échange au sein du groupe.

L’apprentissage en groupe suppose un travail prioritaire sur la prise de conscience de former une entité dépassant la somme des individus le composant. Chaque individu doit comprendre qu’on attend de lui respect et écoute des autres membres, et qu’il doit « construire » sa place en rapport avec les autres (moins pour se mesurer à eux que pour construire un tissu de relations). A ce prix se créera une dynamique dans le groupe, pouvant devenir moteur de l’apprentissage. Ainsi les élèves au sein de leur groupe « font société » dans leur processus d’apprentissage : apprendre ensemble pour jouer ensemble.

Un foisonnement d’expériences

Pourtant ce n’est pas ce modèle collectif qu’ont porté pendant longtemps les conservatoires en France. Le modèle ultime du musicien soliste avec un très haut niveau d’exigence technique présuppose que le système éducatif concentre ses efforts sur l’individu, et applique un principe de concurrence entre tous les élèves en guise de motivation, quitte à accepter les conséquences sociales d’une sélection sévère, laissant beaucoup d’élèves sur le bord du chemin, désabusés ou découragés.

Néanmoins, les ensembles, comme l’orchestre symphonique, avaient besoin de musiciens du rang, donc ceux qui n’avaient pas réussi à devenir solistes y occupaient finalement la plupart des postes. La démarche pédagogique privilégiait un traitement individuel et élitiste, fût-ce au détriment, pour une proportion importante d’élèves, de la réalité de leur pratique finale.

Mais une prise de conscience s’est fait jour avec l’évolution des mentalités et de la société. Le raisonnement s’est inversé : prenant la pratique d’ensemble comme un objectif à part entière, de nouvelles pratiques pédagogiques se sont élaborées en partant du collectif, parallèlement au développement des pédagogies « actives ». La formation du soliste apparait alors comme un cas à part et la pédagogie individuelle comme une composante des processus d’apprentissage.

Les expériences se sont mises à foisonner, partout sur le territoire, diverses et variées. C’est le moment précisément de faire un point. Nous attendons tous avec impatience la Biennale de piano collectif, avec cette formidable possibilité d’échanges entre tous les témoins de ces nouvelles pratiques pédagogiques qui se trouveront réunis à Saint-Denis l’année prochaine.

Damien Charron

Directeur du conservatoire de Saint-Denis

damien.charron@ville-saint-denis.fr

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