Projets polyphoniques

Première étape dans un développement de la pédagogie de groupe au conservatoire de la communauté d’agglomération du grand de Bourg-en-Bresse, la pratique collective du premier cycle du département1 instruments polyphoniques a pris une nouvelle direction depuis cinq années, donnant lieu à des projets annuels.

Partant du conte musical Lune de Gérard Gastinel, afin de regrouper nos étudiants et de décloisonner nos classes, nous nous sommes lancés dans une organisation, nouvelle pour nous il y a cinq ans : créer un temps dédié à la pratique collective, à l’image des pratiques collectives des cordes ou des vents. C’est dans un contexte de management propice à l’émulation et encouragés par des orientations d’établissement favorisant la progression de nos pratiques et l’accueil de nouveaux publics que nous avons saisi l’opportunité d’une telle proposition.

Les principaux objectifs fixés alors étaient les suivants : initiation à la musique de chambre, ouverture sur le monde de la scène, travail d’une cohésion de groupe, musique avec d’autres instruments, développement d’une écoute globale. Ajoutons en tête de liste l’autonomie totale des étudiants lors de la représentation : gestion des entrées et sorties, installations, tournes de pages….

Les représentations se sont très bien déroulées et le bilan a mis en avant de manière flagrante la principale vertu de ce nouveau dispositif : élargir nos pratiques.

En effet, accorder la priorité au collectif permettait à tous les intervenants de sortir de leurs rôles et postures habituels.

Les étudiants, jusqu’alors peu confrontés à la pratique collective, ont intégré des groupes de cinq à huit membres. Les pianistes ont partagé leur instrument avec deux, trois voire quatre autres partenaires. Ils ont pris part à l’organisation de l’événement en tournant les pages, en jouant le rôle d’appariteur ou en participant à l’installation technique, ont découvert des partitions de type conducteur.

De leur côté, les enseignants ont modifié leur emploi du temps en proposant sur une période spécifique des créneaux dédiés à l’accueil des groupes. En outre, ils ont découvert la gestion de groupes poly-instrumentaux peu usités (par exemple piano/clavecin/guitare), ont été confrontés à la nécessité d’arranger le texte pour des raisons de disparités de niveaux ou d’effectif. Enfin, ils ont eux aussi pris part à la logistique (son/lumière) et à la mise en scène.

L’administration, quant à elle, a mis en place des créneaux de répétitions et une communication spécifique en direction des familles. Des familles qui ont elles aussi été partie prenante en acceptant lesrépétitions ponctuelles supplémentaires et le travail scénique des samedis entiers, ainsi qu’en organisant du covoiturage.

Le bilan a ainsi très largement dépassé le simple intérêt de fournir aux étudiants de premier cycle une pratique collective en leur proposant un projet fédérateur, répondant à des objectifs spécifiques.

Le collectif devenu nécessité

Nous avons alors décidé de poursuivre de manière pérenne et plus formalisée cette aventure au sein du département instruments polyphoniques. Celui-ci, apparaissant au départ comme une fédération d’enseignants (parfois peu enclins à partager autre chose que des objectifs communs pour les évaluations et ayant peu de pratique commune), s’est transformé en une source de richesse pédagogique incroyable, nous faisant basculer dans une dimension où le collectif devenait une nécessité.

Après cette prise de conscience du corps enseignant, encouragé par la motivation et les acquisitions des étudiants, nous avons acté deux éléments :

1.Reproduire ce type de projet chaque année. Nous avons, depuis, proposé trois nouveaux projets en trois ans, Berceuses du monde, Blind-test et Bal folk :

Berceuses du monde : tour du monde des berceuses, intervention d’une comédienne pour atelier d’écritures scénario et arrangements par l’équipe enseignante des différentes berceuses

Blind-test : une espèce de « Questions pour un champion » sur des thèmes connus, avec un public réuni par tables avec buzzer

Bal folk : sept groupes pour sept pays différents, intervention d’un spécialiste des musiques traditionnelles et d’un maître à danser qui a appris les danses aux étudiants, ainsi que participation du milieu scolaire.

Chaque projet a permis d’aller plus loin dans les prises de liberté vis-à-vis de l’image traditionnelle des instruments, du répertoire ou du rapport au public.

2.Prendre en compte un temps horaire pour la mise en place des futurs projets : ainsi, nous avons obtenu trente minutes hebdomadaires, spécifiquement dédiées à nos projets, et annualisées. Il nous apparaît que cette prise en charge est nécessaire pour assurer la pérennité d’un tel dispositif et éviter l’effet d’usure que certains enseignants souvent très motivés ressentent lorsqu’ils débordent du cadre horaire pour lequel ils sont employés.

Un premier bilan

Sans rentrer dans le détail de chaque projet, plusieurs points nous semblent à retenir ici :

1.Sur le plan pédagogique, nous voulons souligner l’importance d’un certain lâcher prise vis-à-vis de ce que nous attendons globalement de nos étudiants du premier cycle. En effet, il est apparu très clairement tout au long de ces projets que l’appropriation des objectifs par les étudiants ne se fait de manière ni progressive ni complètement consciente. En ouvrant la possibilité aux étudiants d’occuper des espaces peu autorisés dans un apprentissage individuel plus traditionnel, c’est toute une nouvelle manière d’appréhender et d’évaluer les acquisitions qui s’offre aux enseignants qui tentent la voie du collectif.

2.Sur le plan de l’évaluation, ce type de dispositif permet à l’enseignant d’envisager l’évaluation d’un étudiant de manière plus riche et moins linéaire, intégrant :

-la polyvalence d’un étudiant capable de remplacer au pied levé un camarade absent

-le soutien apporté par un étudiant à un partenaire perdu ou confronté à une difficulté passagère

-la mise en avant de compétences extra-musicales lors de l’élaboration de la mise en scène

-des capacités d’arrangement, écriture ou improvisation

-la mise en place de stratégies cognitives inhérentes au jeu en temps réel (lecture en temps réel, adaptation en temps réel)

-une motivation décuplée par les liens affectifs qui se créent

-un sens critique développé par les moments d’écoute active

-une culture musicale enrichie par la présence d’autres instruments/esthétiques

-une personnalité musicale en construction du fait d’une confrontation avec des partenaires, plutôt qu’avec un ou des modèles.

En guise de conclusion et à l’aube d’un nouveau projet (qui continue de dépasser les frontières traditionnelles avec échange de pratiques et utilisation d’autres instruments pendant la représentation), nous ne pouvons que constater de manière unanime et à tous les niveaux quels sont les bénéfices des projets collectifs, mono- ou poly-instrumentaux. C’est peut-être parce que nos instruments sont trop longtemps restés cantonnés dans leur rôle de soliste que nous embrassons aujourd’hui avec une telle énergie ces nouveaux horizons collectifs ! Quoiqu’il en soit, et sans remettre en cause les vertus des enseignements individuels, il nous apparaît comme urgent de développer la mise en place de dispositifs et cursus portés par une clef de voûte nommée pratique collective.

Samuel Fernandez

Professeur de piano au conservatoire de la communauté d’agglomération du grand Bourg-en-Bresse

samuel.fernandez@ca3b.fr

1 Ce département rassemble 4 enseignants de piano, 3 accompagnateurs, 1 enseignant de clavecin, 1 enseignant d’orgue, 1 enseignant d’accordéon, 2 enseignants de guitare.

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